sf100 MichelVerbiestPar Michel Verbiest, enseignant (texte réduit)

Centré sur la problématique de l’exclusion, le numéro de septembre 1993 de Salut & Fraternité a mis en lumière l’importance croissante que prend ce phénomène dans la civilisation post-industrielle. (…) Il est bien vrai que la seule voie pour sortir de cette dangereuse tendance à la rupture est une action volontaire et massive qui conduise à définir un nouveau contrat social.

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Bien entendu, cela n’a rien à voir avec les actuelles manœuvres qui, prenant prétexte de la situation de crise, ne visent qu’à renforcer l’inégale répartition des efforts à consentir, sous couvert d’un hypothétique rétablissement de la compétitivité de « nos » entreprises.

La recherche d’un nouveau contrat social postule la définition d’un véritable projet de société. Ce dernier ne sera vraiment démocratique que s’il place l’humain au centre de ses préoccupations et remet l’économie à la place, indispensable mais périphérique, qui devrait être la sienne. Un projet de société démocratique ne peut être que démocratiquement élaboré. Cela implique une confiance justifiée de tous dans le système, une information claire et une transparence des prises de décision.

Pourtant, une série de dysfonctionnements peuvent compromettre un projet démocratique. Les quelques exemples qui suivent constituent quelques signaux d’alarme qui devraient nous mettre en garde contre une dérive du système.

La déliquescence du système représentatif

À la fin des années 70, déjà, une étude du Professeur De Wachter montrait que la plupart des mesures importantes prises en Belgique, l’étaient par cinq grands décideurs : le Premier ministre, les Présidents des grands partis, les Présidents de syndicats, le Président de la Fédération des Entreprises de Belgique et le Gouverneur de la Banque nationale.

Il n’est fait mention ni des Parlementaires, ni même des Ministres autres que le Premier. Ils apparaissent ainsi comme des exécutants réduits à entériner et appliquer des décisions prises sans eux. (…).

L’hypertechnicité du langage politique et l’absence de rôle pédagogique chez certains ­politiques

Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Bien éloigné des règles de l’art poétique, le jargon politique échappe de plus en plus à la compréhension des citoyens. Le phénomène prend de telles proportions qu’il est même des mandataires européens, parmi les plus rompus aux arcanes des textes juridiques et administratifs pour estimer que certains articles du Traité de Maastricht sont pour le moins obscurs. Faut-il, dès lors, s’étonner du désintérêt manifesté par certains à l’égard de la vie politique ? (…)

La médiatisation du débat politique

La multiplication des débats médiatisés donne l’illusion d’une publicité démocratique de la vie politique. Mais l’illusion seulement.

Les idées sont réduites à des simplifications caricaturales (…) On assiste à une dérive vers la politique spectacle. Les débats politiques tournent à des joutes oratoires. Le contenu n’y a que peu d’importance. Ce qui prime, c’est l’esprit de répartie, la recherche de la phrase cinglante, de la formule originale, la capacité d’un intervenant de charmer le public en discréditant le contradicteur. Une variante de la corrida.

L’attentisme, le manque d’initiative

Il est vrai que la norme consacre souvent un consensus social bien établi. Mais selon ce critère, que serait-il advenu de la dépénalisation de l’avortement, de l’abolition de la peine de mort ? La prudence est louable si elle ne confine pas au calcul stratégique. Le risque serait de mener une politique dictée par les sondages.

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La démocratie électorale est un cadre légal. Il ne tend vers l’idéal démocratique que s’il place l’humain au centre des préoccupations.

Le dialogue entre les mandataires et les électeurs : la double inconsistance

Situation paradoxale. Que de fois les politiques ne se voient-ils pas reprocher leur langue de bois, leurs fausses promesses, leur duplicité. On pourrait en conclure que le peuple veut la vérité ? Pas du tout.

Les Cassandre n’ont pas la cote d’amour et un beau mensonge est plus excusable qu’une vérité désagréable.

Ainsi s’installe une espèce de mascarade entre les citoyens et les politiques, un « Je suis sincère, moi non plus », jeu pathologique de la double inconstance par consentement mutuel.

Personne n’est dupe. L’électeur sait que le politique ment, ou tout au moins, cache une partie de la vérité. Le politique sait tout aussi bien que l’électeur ne croit pas un mot de ce qu’il raconte ; mais il sait encore mieux que s’il tenait un discours plus franc, il serait balayé aux élections. Pour cette raison, les politiques sont tout heureux de présenter les mesures de restriction comme recommandées par des experts et des sociétés d’audit ou encore comme dictées par le Fonds Monétaire ­International.

Alors qui est responsable de cette situation, les citoyens ou les politiques ? Ni les uns ni les autres et tous à la fois. (…)

La croyance que les clivages socio-politiques ­traditionnels ont disparu

Dans La Soft Idéologie, François-Bernard Huyghe et Pierre Barbès écrivent : « Droite et gauche ne se divisent, et encore, que sur les moyens de réaliser les mêmes valeurs. Les temps sont durs, les idées sont molles. Bricolée avec les restes intellectuels des décennies précédentes, la soft idéologie mêle gestion conservatrice et rêves soixante-huitards, idées confuses et moralisme vague. Elle assure un consensus apathique sur l’essentiel1. »

Mais n’y a-t-il pas confusion entre l’estompage des caractéristiques essentielles qui différenciaient les partis et l’état réel d’une société de plus en plus duale ? L’absence de typologies politiques bien distinctes donne à croire qu’il n’y a plus d’oppositions sociales et que, les résultats supplantant les principes, les idéologies ont définitivement laissé la place au pragmatisme. D’ailleurs les antagonismes sociaux, pourtant bien réels, trouvent-ils encore leur lice dans le champ politique ?

Si, dans les différents pays qui nous entourent, quels que soient les partis au gouvernement, on retrouve quasiment les mêmes types de gestion, ne faut-il pas voir là le signe de la faible marge de manœuvre laissée aux politiques ?

Et cette interrogation en appelle immédiatement une autre : si ce ne sont pas les politiques, qui détient le pouvoir ?

Le drame de la démocratie, c’est de plaire à l’esprit. Parce qu’elle est le système le plus équitable, nous la percevons comme une tendance naturelle et éternelle. Or, la démocratie est jeune, fragile. Nous nous offensons, avec raison, quand, quelque part, elle est bafouée. Cela nous apparaît comme une incongruité. Pourtant, elle est si rare que nous devrions l’admirer là où elle existe, la soutenir et l’amplifier. La démocratie n’est pas un état naturel mais une lutte, un combat permanent contre les égoïsmes des uns, la lassitude et le renoncement des autres.

  1. François-Bernard HUYGHE et Pierre BARBES, La Soft idéologie, Laffont, 1987

 

sf100 sf7 1993Publié dans Salut & Fraternité  n° 7, La démocratie. À réinventer, 31 décembre 1993, p.3.

 

Il faut donner des clés aux citoyens

sf100 PierrePetryPar Pierre Pétry, président (1995-1997)

L’article dont il est question ici date de 1993 : il a presque un quart de siècle. Ce qui est frappant, c’est la terrible actualité de l’analyse sur notre système démocratique. Peut-être la situation est-elle même plus grave aujourd’hui ?

Je suis d’ailleurs particulièrement préoccupé par le rôle joué par l’information dans le débat démocratique. Les médias ont une lourde responsabilité. Elle est même plus dommageable aujourd’hui qu’au moment où l’article a été rédigé. Michel Verbiest parlait des médias traditionnels : la télévision, la presse écrite, la radio. Avec l’avènement des réseaux sociaux, l’information tous canaux confondus, s’est enfoncée encore plus dans une démarche simplificatrice et réductrice à l’extrême. Il est inquiétant de constater que ce phénomène va de pair avec une explosion des propos de haine et de rejet dans le débat public.

Aussi, la question du dialogue entre les mandataires et les électeurs reste également un point très actuel. Le processus électoral se base sur la promotion d’un programme qui devrait définir les actions effectives des politiques pendant leur gouvernance. Malheureusement, il manque encore une évaluation en fin de mandat pour comparer les propositions affichées avant les élections et les actions réellement menées. Mais la critique, utile bien entendu, doit aussi s’accompagner d’une reconnaissance des différentes contraintes des politiques. La critique simpliste n’aide pas la bonne marche du débat public.

Le peuple devrait aussi être en mesure de participer davantage à la décision publique. Il ne dispose certes pas d’emblée de toutes les expertises et de toutes les compétences mais il peut être accompagné, informé, éduqué pour assumer ce rôle essentiel dans une démocratie. Le CAL mène d’ailleurs des actions en ce sens au niveau local et vis-à-vis du monde de l’éducation. Ces moments de réflexion permettent de mettre en perspective la technicité du langage politique auprès de publics divers. Même au niveau du contexte général, nombreux sont les citoyens à ne pas détenir les clés du fonctionnement institutionnel dans notre pays. Les moyens d’expliquer notre société, le fonctionnement de nos institutions, les enjeux devraient être une priorité pour nos politiques. Laisser les citoyens dans l’ignorance, c’est la porte ouverte à tus les extrémismes.

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